Mais nous y sommes allés. Tous les appareils ont convenablement fonctionné. vivre avec l’éternité, comme dans l’Ancien Testament : Untel a engendré Untel qui, à son tour… Nous ne savons que faire d’elle, nous ne savons pas. De mon enfance, je garde des souvenirs qui ne ressemblent guère à cela… J’ai vu seulement un bon film de guerre dont j’ai oublié le titre. Les instructions exigent que ces échantillons soient enterrés dans un sépulcre en béton armé. Je ne veux pas allumer la télé ou lire les journaux. Vous avez oublié… À l’époque, les centrales nucléaires, c’était l’avenir. Le soir, plus personne n’était sobre. Selon les instructions accrochées dans chaque bureau, il fallait immédiatement informer la population et distribuer des masques et tout le reste. On racontait des blagues sans arrêt. Nous achetions le saucisson le plus cher en espérant qu’il était fait avec de la bonne viande. J’ai aussitôt appelé Sliounkov, le premier secrétaire du Comité central de Biélorussie, à Minsk, mais on ne me l’a pas passé. Retrouvez La force de vivre Prépas scientifiques 2020-2021 : Hugo, Les Contemplations - Nietzsche, Le Gai Savoir - Alexievitch, La Supplication et des millions de livres en stock sur Amazon.fr. L’année 1986… Quels avions étaient les meilleurs et quelles fusées les plus sûres ? Avant, on nous bourrait le crâne en bous disant combien tout serait merveilleux « s’il n’y avait pas eu la guerre ». (218) Elle rentre chez elle, à Marki… Il y avait 150 curies, là-bas ! » Nous avons rencontré dans la rue une femme avec un nouveau-né. La Supplication de Svtelana Alexievitch (Programme CPGE scientifiques 2020-2022). Le commandant était incapable de nous répondre. Il a une énorme fente en guise de bouche et pas d’oreilles. Qui vous a donné la permission ? Ce n’est que plus tard que j’ai lu la Bible… Et que j’ai épousé une deuxième fois la même femme. Je crois que, chez moi, personne n’a pris ces cachets. Nous parlons beaucoup de cela, mes amis et moi. Et, pendant une semaine, les villageois continuent leurs travaux. Lorsque les gars de notre Institut les examinaient, ils avaient tous la thyroïde en parfait état. Hier, dans le trolley, un garçon a refusé de céder sa place à un vieillard et celui-ci le lui a reproché : « Qu’est-ce que tu diras quand tu seras vieux et qu’on ne te cèdera pas la place ? Nous avons bu tout ce qu’on pouvait trouver dans les villages des alentours : tord-boyaux, lotions, laques, sprays. Nous avancions le long du Pripiat. Il n’y a que pendant la guerre que l’on suivait avec autant d’attention les communiqués du front. J’en avais le souffle coupé. Tu n’aurais pas dû ! Nous avons passé la nuit à la gare. Nous ne comprenions pas que la physique existait et qu’aucun décret du gouvernement ne pouvait le changer. pas sur terre, mais dans un monde de rêves et de bavardages. C’est un conflit de générations… L’avez-vous remarqué ? Et maintenant, c’est mon métier. À condition de ne pas, avant ! une fuite ? Ma profession militaire est spécialiste du combustible nucléaire. À cette époque, notre famille a décidé de ne pas économiser sur la nourriture. Je perds la raison, ma vue se trouble. L’armée, les moyens techniques militaires sont déjà sur place pour colmater la brèche. Il ne faut pas oublier dans quelle situation nous nous trouvions, il y a dix ans. C’était tout de même un bel État, merde alors ! J’ai été rappelé avec un groupe de réservistes et l’on nous a fait partir sur-le-champ, en urgence. Mais si la vodka n’était pas d’un grand secours contre les radiations, ses effets psychologiques étaient positifs. Un physicien, docteur ès sciences, spécialiste du nucléaire… comme il était insouciant ! Ce n’est que plus tard que j’ai lu la Bible… Et que j’ai épousé une deuxième fois la même femme. Notre prof disait que trois pièces de monnaie contiennent assez d’énergie pour faire fonctionner une centrale électrique. Sinon, cela ne fait plus peur. (195). N’importe quel physicien vous dira que le graphite se consume à raison de cinq tonnes à l’heure. C’est un joli coin mais contaminé. C’est lorsque des étiquettes « Lait pour adultes » et « Lait pour enfants » sont apparues sur les bouteilles que nous avons senti que quelque chose approchait. NOTICES. Le commandant a réglé toute l’affaire : « Les volontaires iront sur le toit, et les autres, chez le procureur. J’étais affecté au déchargement du ciment… À la pelle, toute la sainte journée. Résumé et citations, 8e partie, p. 176 à 199. » … Les autorités persuadaient les gens de ne pas partir. Ces gens avaient la victoire. Monologue sur l’éternel et le maudit : que faire et qui est le coupable ? Notre éternité, c’est Tchernobyl… Et nous, nous rions ! Tu partiras comme volontaire. Je ne suis pas un homme de plume, je suis physicien. Alors, que devaient penser les autres ? Tableau des oeuvres, 1ère partie. J’entends partout la lamentation. La Supplication de Svetlana Alexievitch. Avec un vol spécial. quel est le sens de notre souffrance ? La maison biélorusse ! Cette peur éternelle que l’on nous ait inculquée pendant des décennies ! Monologue sur des victimes et des prêtres : Natalia Arsenievna Roslova, présidente du comité de femmes de Moguilev, « Enfants de Tchernobyl ». Il s’était pendu. À l’époque, j’étais premier secrétaire d’un comité de district du parti. À 15h30, nous avons appris qu’il y avait eu un accident à la centrale de Tchernobyl… Le soir, pendant la demi-heure de trajet de retour à Minsk, dans l’autobus de service, nous avons gardé le silence ou parlé de sujets extérieurs. Ils ont alors décidé de partir et fait leurs valises. Comment détruire, enterrer, transformer en déchets tout cela ? Enveloppe le chiffon et la serpillière, , dans un sac en plastique et jette-le. L’histoire de l’atome n’est pas seulement un secret militaire, un mystère et une malédiction. C’était cela qui assommait la population, et non la radiation. Nous vivons dans un pays de pouvoir et non un pays d’êtres humains. Pas d’autre histoire, pas d’autre culture… Mes élèves tombent amoureux, font des enfants, mais ils sont calmes et faibles. Je n’avais jamais entendu parler de césium dans le lait que nous portions dans les laiteries, ni de strontium. Le thème associé à ces oeuvres est : La force de vivre. Je n’ai donc pas vu comment on tuait des gens. Pour fonder celle-ci, l’argumentation analyse chacun des « Requiems » et met en évidence la réflexion théologique, explicitement présente dans les écrits de Stravinsky et dans la correspondance de Frank Martin, qui a accompagné leur travail de composition. Des hommes arrachés à leurs femmes pendant six mois, dans une situation extrême. Ils les rendaient après les avoir exposés à la lumière. C’est la seule qui s’y prête… Nous craignions la bombe, le champignon nucléaire et les choses ont pris une autre tournure… Nous savons comment brûle une maison incendiée par une allumette ou un obus… Mais ce que nous voyions ne ressemblait à rien… Les rumeurs disaient que c’était le feu céleste, une lumière, une lueur. ». Partout des tueries, en Tchétchénie, en Bosnie. ... La supplication : Tchernobyl, chronique du monde après l'apocalypse. Qu’ils en soient malades… Dans les premiers jours, alors qu’on n’avait pas encore montré la moindre photo, je m’imaginais déjà tout ce que cela pouvait être. Ils n’avaient peur de rien. Après 40 ans, tout le monde parlait de la guerre et savait interpréter cette expérience commune. J’étais serrurier. Il me fallut batailler pendant deux heures pour que Sliounkov daigne enfin se saisir du combiné. (Tout en parlant, il étale des photos un peu partout.) Ce n’est plus de la tromperie. Mais elle était heureuse ! Mais nous recevons de (203) la terre de toute la Biélorussie. Les Fleurs du Mal de Charles Baudelaire. La prime était de 500 roubles. Nous nous sommes réunis chez moi, à la maison, pour le café. On évacue un village et l’on prévient celui d’à côté : évacuation dans une semaine. Les mots « grandiose » ou « fantastique » ne parviennent pas à tout retranscrire. your own Pins on Pinterest » Il y a du romantisme dans ces mots. Personne n’a applaudi… Mes étudiants ont été bouleversés. Deux Allemands : un grand et un gros, en noir, et un autre, petit, en marron. Mais je n’ai pas pu me retenir et j’ai appelé ma femme. Nous avons également appelé Tchernobyl, mais personne ne répondait. De Staline. Les primes et les combines misérables… Misérables en regard du prix de la vie… Le tragique et le ridicule se côtoyaient. Parfois, nous les trouvons. Nous devions être démobilisés une semaine plus tard… Notre cuistot avait tellement la trouille qu’il s’était creusé une niche sous les caisses de beurre et de conserves de viande, dans l’entrepôt. À la télé, je vois comment on tue tous les jours. Mes ancêtres étaient des Cosaques. Naturellement, leurs demandes n’ont pas été satisfaites. De toute manière, le retour, elle le ferait le lendemain. La Supplication, Svetlana Alexievitch : «Des bribes de conversations me reviennent en mémoire... Quelqu'un m'exhorte :- Vous ne devez pas oublier que ce n'est plus votre mari, l'homme aimé qui se trouve devant vous, mais un objet radioactif avec un fort coefficient de contamination. Ils ne sont pas encore nés et nous avons déjà peur. Pour l’instant, nous n’avons pas de formule, pas d’idées. Je suis entré à l’Institut de l’énergie de Moscou et là, j’ai appris qu’il y avait une faculté ultra-secrète, celle de l’énergie nucléaire. Svetlana Alexievitch, La Supplication.Tchernobyl, chronique du monde après l’Apocalypse, in Œuvres, Actes Sud, 2015.Sauf mention particulière, les autres citations de … Ils avaient abordé les problèmes de la culture biélorusse. Et vous désorientez, 14. Quelques jours après s'être vu décerner le Prix Nobel de littérature « pour son œuvre polyphonique, mémorial de la souffrance et du courage à notre époque », Svetlana Alexievitch évoquait l'ensemble de son œuvre au Théâtre de l'Odéon, à l'invitation de France Culture. Rapporterait-il ou non ? Ils venaient au monde, faisaient l’amour, gagnaient leur pain dans la sueur, assuraient la lignée, attendaient les petits-enfants et, ayant vécu leur vie, ils quittaient la terre pour rentrer en elle. Je ne pourrai jamais monter un spectacle sur la guerre…Nous avons donné un spectacle très joyeux dans la zone de Tchernobyl. a répondu le gosse…parce que nous mourrons tous bientôt. Puis ils m’ont rappelé pour me dire de venir à Minsk, à 400 km reprendre notre sol. Un conte. L’une était médecin, les deux avaient des enfants. dépasse la Kolyma, Auschwitz et l’holocauste. Le sort de millions de personnes se trouvait entre les mains de quelques individus. C’est aujourd’hui que la science de l’énergie nucléaire est humiliée et couverte de honte. Après un test nucléaire, nous avons bu du vin rouge, le soir, sur le champ de tir. » Il faisait chaud, mais il portait un imperméable. Ma fille, après ses cours au conservatoire, se promenait en ville avec des amis. C’est aussi notre jeunesse, notre époque… Notre religion... 50 ans ont passé. Si j’étais un criminel, pourquoi alors est-ce que je condamnais mon propre enfant ? Il n’y est monté qu’une seule fois… Maintenant, il est invalide au deuxième degré. Svetlana Alexievitch, La supplication, paru à Moscou en 1997, traduit en français pour la première fois en 1998. Nous, l’intelligentsia locale. Monologue sur la physique, dont nous étions tous amoureux : Valentin Alexeïevitch Borissevitch, ancien chef de laboratoire de l’Institut de l’énergie nucléaire de l’Académie des sciences de Biélorussie. Tchernobyl, chronique du monde après l’apocalypse. Mais le soir, à la télé, on nous disait de ne pas céder aux provocations. Nous ne lisions pas la Pravda, mais nous nous passions de main en main le magazine Ogoniok (magazine à la pointe de la perestroïka). Vous ne devinez pas où ? Pour Tchernobyl, ce sera la même chose, nous y reviendrons. D’ailleurs, ils (225) vivent à la manière militaire : des postes de milice, des gens en uniforme, le contrôle des entrées et des sorties, les rations, des fonctionnaires qui distribuent l’aide humanitaire. La vie des paysans se déroulait en toute simplicité : les gens semaient et récoltaient. Me voici invalide au deuxième degré. 15. Tu partiras comme volontaire. La radiation, nous l’avons vue dans cette maison abandonnée. Tout comme on ne parle pas de cancer dans la maison de quelqu’un qui en est atteint ou d’échéance dans la cellule d’un condamné à perpétuité. » Il y était déjà allé, ce jour-là. Il y avait de tout. De plus, on annonçait par les haut-parleurs intérieurs qu’il ne fallait pas quitter les bâtiments. À Malinovka : 59 curies. Vous avez peut-être besoin d’un capital politique ou de remplir les poches avec des dollars ? Je ne réussis pas à l’exprimer. Il fonctionne pendant deux heures. Je ne créerai (196) jamais de spectacle sur Tchernobyl, de la même manière que je n’ai jamais mis en scène de spectacle sur la guerre. Ces plans prévoyaient d’avertir la population entière en quelques minutes et de l’évacuer dans la forêt, en zone sûre dès le déclenchement de la sirène…. Moi, en tout cas, je n’étais pas prêt. Deux sont tombés malades, alors il s’en est trouvé un pour dire : « J’y vais ! En fait, il s’est cassé dès le début, à cause de l’absence de liberté, nous n’avions plus besoin de la vérité… J’étais ingénieur à l’usine Khimvolokno. Nous allons tous bientôt mourir ! Toutes les citations de la version 1983 sont traduites par G. Ackerman d’après l’édition : Svetlana Alexievitch, Ou voïny ne jenskoïe litso. À quatre kilomètres d’ici, la vie est impossible, on va évacuer la population, mais chez vous, c’est calme. Je suis entré à l’Institut de l’énergie de Moscou et là, j’ai appris qu’il y avait une faculté ultra-secrète, celle de l’énergie nucléaire. (199). Je ne me cachais pas, je ne restais pas cloîtré dans mon bureau, mais je parcourais les champs, les prés. L’ère de la physique ! Je ne peux comparer cela à rien. Frappé de leucémie. La première annonça qu’elle partait le lendemain avec ses enfants, chez ses parents. Nous nous plongions dans Soljenitsyne, Chalamov. Soudain arrive l’ordre de former une nouvelle équipe et de l’envoyer sur le toit. C’est notre peuple. Les gens auraient alors moins peur de nous. ¸ Quelles citations / quels titres paraissent illustrer la tentation du désespoir, en Je ne me souviens pas qu’on ait eu peur du nucléaire. Chaque jour qui passe, l’ignominie sur l’écran se fait encore plus terrible que la veille. Après une nuit sans sommeil, au matin, j’étais chez moi. » Nous avons ri, nous avons juré. 11. Ils ne semblaient pas le moins du monde effrayés. Ma femme me suppliait de les renvoyer, de les faire partir. En revanche, si le soldat chopait plus de 25 röntgens, c’est le commandant qui allait en taule, pour avoir irradié ses soldats. Mais s’il a l’atome à sa disposition… Je ne suis pas une philosophe et je ne vais pas philosopher. Et ils ont envoyé leurs enfants bien loin, en catimini. Je ne réussis pas à l’exprimer. Ils ont ouvert les entrepôts secrets, mais tout ce qui s’y trouvait était dans un triste état, hors d’usage. Et maintenant, c’est mon métier. Il s’intitulait : . Tchernobyl a ouvert un abîme, quelque chose de plus insondable que la Kolyma, Auschwitz et l’holocauste. Nous nous trouvions désormais tout près du réacteur. Nous ne sommes pas capables de la concevoir. Des slips de plomb ! On y éprouve la nostalgie de l’ordre stalinien. Nous étions habitués à attendre qu’on nous dise les choses, qu’on nous les annonce. Toute la compagnie a avancé. » Mais d’autres espèrent se saisir d’une boîte, d’une caisse de marchandises étrangères. Je pouvais manger de la neige en guise d’eau, ne pas sortir de la rivière, l’été, plonger cent fois… Leurs enfants ne peuvent pas manger de la neige. et les démocrates qui ont fait exploser Tchernobyl : je l’ai lu dans la presse. Un complot de l’ignorance et du corporatisme. » Notre période de service était de 6 mois. « Vous allez vous justifier, disais-je à Sliounkov, en prétendant que vous êtes un constructeur de tracteurs et que vous ne comprenez rien à la radiation. La fillette portait un imperméable et un chapeau, bien que le soleil fût de la partie. Tu es en âge de te marier. Le lendemain, elle est partie et nous avons mis à nos enfants leurs plus beaux vêtements pour les emmener aux commémorations du Premier Mai. » Mais comment un physicien quelconque osait-il donner des leçons au Comité central ? Et celles d’Eltsine de rester à son poste ? Mais ma fille y fait des sauts, comme si elle voulait se faire à l’idée… Nous aurions pu partir d’ici, mais mon mari et moi, nous avons réfléchi et y avons renoncé. Ils ont pris de l’herbe et des couches de terre arable pour les transporter à Minsk. Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche. Peut-être valait-il mieux se suicider pour ne pas souffrir… C’étaient les premiers jours. Tableau des oeuvres, 5e partie. » Il parut surpris. On l’a laissée pendant deux jours dans sa maison, la pauvre, dans un vieux gilet molletonné, sous les icônes. Il ne se souvient peut-être pas que j’ai sauvé ses enfants… Nous n’avons pas oublié Tchernobyl. Vous vous souvenez de ce film où l’on tuait une vache ? La Supplication : Tchernobyl, chroniques du monde après l'apocalypse. Le Soviétique est incapable de penser exclusivement à lui-même, à sa propre, en vase clos. » Un dosimètre les accompagnait. Des enfants venus de Minsk passer l’été, couraient autour d’elles. Livraison''Svetlana Alexievitch La supplication Tchernobyl 3 / 20. Citations, analyses et fantaisies. Mais je m’en fous ! Et ce n’était qu’en passant que nous nous demandions pourquoi nous n’avions pas de dosimètres, pourquoi on ne nous donnait pas de comprimés par prophylaxie, pourquoi nous n’avions pas de machines à laver pour nettoyer nos vêtements de travail tous les jours et non deux fois par mois. » Les deux femmes ont fini par se brouiller, l’une reprochant à l’autre son manque d’instinct maternel, la seconde de déserter. On a demandé aux volontaires de faire un pas en avant. Platonov, le président de notre Académie des sciences, m’a convoqué : « Le peuple biélorusse se souviendra un jour de toi, car tu as beaucoup fait pour lui. Je lisais le livre d’un Américain qui expliquait comme on avait inventé la bombe atomique et procédé aux essais dont il donnait des détails. Svetlana Alexievitch : à l’écoute de ceux pour qui le temps s’est arrêté… Katia Vandenborre. Le principe de leur vie, à l’école des apparatchiks : ne pas sortir le nez dehors. » J’ai pitié d’elles. Les Fausses confidences de Marivaux. Tchernobyl a ouvert un abîme, quelque chose de plus insondable que la Kolyma, Auschwitz et l’holocauste. Nos détecteurs indiquaient 70 curies. Ma femme avait donc tout compris. Mais je m’en fous ! » Nous avons ri, nous avons juré. Il ne se souvient peut-être pas que j’ai sauvé ses enfants… Nous n’avons pas oublié Tchernobyl. Il n’y a eu aucun ordre. Nous avons manifesté jusqu’à ce que le président du kolkhoze nous promette d’octroyer, pour chaque défunt, un cercueil, ainsi qu’un veau ou un cochon et deux caisses (205) de vodka pour le repas funèbre. Le sort de millions de personnes se trouvait entre les mains de quelques individus. Je pouvais voir sur son visage le dilemme qui se posait à lui : cafarder ou ne pas cafarder ? Dans la zone, on croyait dur comme fer à ses vertus. Qu’ils en soient malades… Dans les premiers jours, alors qu’on n’avait pas encore montré la moindre photo, je m’imaginais déjà tout ce que cela pouvait être. Il fonctionne pendant deux heures. C’était à Khotimsk, un chef-lieu de district. Sur les filtres à air, elle avait augmenté de 200 fois. Pas d’autre histoire, pas d’autre culture… Mes élèves tombent amoureux, font des enfants, mais ils sont calmes et faibles. Voilà pourquoi je me bornerai à parler de faits. Ils ont vaincu ! Plus tard, nous avons compris : ils croyaient tout ce qui se passait sur la scène. À l’époque, j’augmentais le son de la télé : on offrait aux ouvrières d’une laiterie un drapeau rouge pour leur victoire dans le cadre de l’émulation socialiste. Des réunions, des missions, des instructions, des nuits sans sommeil. » Les deux femmes ont fini par se brouiller, l’une reprochant à l’autre son manque d’instinct maternel, la seconde de déserter. Dans un coin, des drapeaux rouges et des fanions de la victoire à l’émulation socialiste. Je veux écrire autre chose : que nous étions une génération soviétique… Nos amis sont médecins, enseignants. On vendait des veaux des régions contaminées dans d’autres endroits, pour pas cher. Tout cela m’a mis la cervelle sens dessus dessous. Pourquoi je collecte tous ces détails ? Et comment tout désactiver ? Nous n’éprouvons aucune crainte. L’éducatrice pleurait : « Ce n’est même pas la peine d’essayer. » Nos yeux deviennent humides d’affliction. ), le nuage radioactif avance vers vous. Pendant deux jours, nous avons refusé de travailler dans les champs. Il racontait l’histoire d’un soldat muet qui accompagnait une Allemande enceinte, engrossée par un soldat russe. Nous sommes responsables de tout, y compris des lois de la physique. Mais Qu’ils ne distribuaient pas pour éviter la panique ! - Je ne serai jamais vieux ! Personne ne comprend ce qui se passe. La Supplication : Tchernobyl, chroniques du monde après l'apocalypse de Svetlana Alexievitch - On prétend que les animaux n’ont pas de conscience, qu’ils ne pensent pas. On disait que la peine encourue était de deux ou trois ans. J’ai vu comment d’autres gens se conduisaient. ». Ne comprends-tu pas à quoi tu t’attaques ? Comme au front. Eh bien, vous avez la mémoire courte. J’ai défilé avec les vétérans. Nous n’avons rien, à part la souffrance. Notre mémoire vivra tant que nous vivrons… Dans la presse, tout était mensonge… Je n’ai lu nulle part que nous fabriquions une sorte de cotte de mailles, des chemises de plomb, des culottes. » Des quantités de blagues sont nées. Quelques gars se sont rebellés. Mais tout cela, c’est déjà de l’histoire… L’histoire d’un crime ! Pourquoi ai-je perdu tant d’heures et de jours devant la télé ou un tas de journaux ? Sous le pouvoir soviétique, nous étions forts, le monde entier avait peur de nous, avait les yeux fixés sur nous ! Mais, dans ce cas, allez donc nettoyer l’asphalte ! Nous y allions tous. Même quand on frôle la mort… ». Soudain, la Terre est devenue petite. Et les miens qui ignoraient tout ! Ma femme travaillait elle-même pour notre Institut. Ainsi, nous avons rencontré deux grands-mères assises sur un banc, près d’une maison. On lui a fait signe qu’il était temps de partir, mais il a continué. Et l’odeur de la forêt me donne le vertige, je la perçois encore plus fortement que la couleur. Deux Allemands : un grand et un gros, en noir, et un autre, petit, en marron. Tous les secrétaires du comité du parti étaient debout à la tribune et la fille du premier secrétaire se tenait près de son papa. Il est probable que, si on les interroge, les gens conçoivent les mêmes images de l’apocalypse : explosions, incendies, cadavres, panique. L’un était étalonné jusqu’à 5 röntgens : l’aiguille venait aussitôt buter aux maximums. J’ai constitué un dossier : 4 chemises de 250 feuilles chacune. Et nous tenions des conversations philosophiques… (191) Nous sommes prisonniers d’un matérialisme qui nous limite au monde des objets. Un scientifique à qui je demandais s’il était dangereux pour les enfants de jouer dans du sable irradié, ma répondu que je semais la panique inutilement. Fiche d’ESH avec explications détaillées sur le principe du multiplicateur keynésien, pour les prépa HEC ou les lycéens. Nous avions notre petit cercle. Mais ils étaient là… J’écris cette lettre pour que la vérité de ces jours-là – et de ces sentiments – reste. Avec une hache ou un arc, ou même avec un lance-grenades et des chambres à gaz, l’homme ne peut tuer tout le monde. Mais maintenant, après Tchernobyl, tout a changé. Quant aux enfants, où qu’ils aillent, ils se sentent étrangers parmi les autres. Autres citations : Pour neutraliser les radiations, on vous avait donné une… Pour neutraliser les radiations, on vous avait donné une pleine valise de vodka.La Supplication - Tchernobyl, chronique du monde après l'apocalypse (1997)Citations de Svetlana Alexandrovna AlexievitchSvetlana Alexandrovna Alexievitch Une chose terrible venait de se produire et aucune information n’était disponible : les autorités et les médecins se taisaient. Ils étaient bien pour nous, les gens simples. Partout ailleurs, nous sommes des étrangers, des lépreux. Nous arrivions dans un village à bord d’un minibus allemand qu’on avait offert à notre fondation. Nous souffrons. On l’a dit à la radio. Nous y allions tous. Je ne pourrai jamais abandonner le sujet. Des faits, rien que des faits. » On me prenait pour un, Dans les instructions de sécurité nucléaire, on prescrit la distribution préventive des doses d’iode pour l’ensemble de la population en cas de menace d’accident ou d’attaque atomique. Tout se confond dans ma mémoire, ce que j’ai lu et ce que j’ai vu…. On lit aujourd’hui dans les journaux que les communistes trompaient le peuple, lui cachaient la vérité. Un soir, nous avons regardé par la fenêtre. En fait, nous ne l’avons pas compris. On m’a embarqué directement de l’usine, avec la chemisette que je portais. Tu es revenu avec les cheveux gris ! Le principal, c’est, Dans les premiers jours, nos sentiments étaient mitigés. Svetlana Alexievitch. Je ne suis pas un homme de plume, je suis physicien. Chez nous, il n’y a que l’homme au fusil ou l’homme à la croix. Après les cérémonies officielles, les gens ne sont pas rentrés chez eux. Mais c’était aussi un jeu, une fuite de la réalité. Il a prétendu que le type avait reçu une lettre de sa famille : sa famille le trompait. Mon histoire ? Ma profession militaire est spécialiste du combustible nucléaire. Je ne pourrai jamais monter un spectacle sur la guerre…Nous avons donné un spectacle très joyeux dans la zone de Tchernobyl. Le déluge pouvait bien subvenir, on n’en avancerait pas moins d’un pas révolutionnaire ! Et ils ne parvenaient pas à croire qu’ils, à Tchernobyl : ils ne bougeaient pas pour autant….